La .44 Special ne mesure pas .44. Sa fiche C.I.P. donne une âme de 10,59 mm, un fond de rayure de 10,90 et une ogive maximale de 10,98, quand le nom promet 11,176. Elle plafonne à 1000 bar, la pression exacte de la .44 Russian de 1870 dont elle descend, et la C.I.P. lui consacre deux fiches distinctes : une pour le revolver, une pour la carabine.
Les pages françaises consacrées à ce calibre le résument en général à « la .44 Magnum en plus doux ». C’est vrai au stand et faux sur le papier : les deux cartouches partagent le canon, l’ogive et le bourrelet, et se séparent sur un seul chiffre. Voici ce que disent les cotes officielles, ce que coûte la munition en France, et d’où vient ce nom qui ne correspond à rien.
Ce que dit la fiche C.I.P. de la .44 Special
La cartouche figure au tableau IV de la C.I.P., celui des cartouches de revolver et de pistolet à bourrelet. Sa fiche est datée du 14 juin 1984 et révisée le 7 juin 2000. Le pays d’origine est les États-Unis.
| Cote C.I.P. | .44 S&W Special | .44 Rem. Magnum |
|---|---|---|
| Ogive maximale | 10,98 mm | 10,97 mm |
| Longueur d’étui | 29,46 mm | 32,64 mm |
| Longueur hors tout | 41,02 mm | 40,89 mm |
| Bourrelet | 13,06 mm | 13,06 mm |
| Âme du canon | 10,59 mm | 10,59 mm |
| Fond de rayure | 10,90 mm | 10,90 mm |
| Rayures | 5 de 3,26 mm | 6 de 2,73 mm |
| Pas de rayure | 508,00 mm, soit 1:20 pouces | 508,00 mm |
| Pression maximale | 1000 bar | 2800 bar |
Deux lignes de ce tableau méritent un arrêt. La première est la pression : 1000 bar contre 2800, un facteur 2,8. C’est là qu’est toute la différence entre les deux cartouches, et pas dans les 3,18 mm d’étui que tout le monde cite.
La seconde est plus amusante. La .44 Special est plus longue hors tout que la .44 Magnum, de 41,02 mm contre 40,89, alors que son étui est plus court de plus de trois millimètres. La Magnum enfonce simplement son ogive plus profondément dans un étui plus long. Une cartouche qu’on décrit partout comme « la version allongée » est en réalité la plus courte des deux, une fois assemblée.
Rien, dans une .44 Special, ne mesure .44
Le pouce vaut 25,4 mm, donc .44 pouce vaut 11,176 mm. Aucune cote de la fiche ne s’en approche.
Un détail de ce graphique mérite une note. L’ogive du 44 Colt, 11,25 mm, est plus grosse que le fond de rayure de son propre canon, 10,90 mm. Ce n’est ni une coquille ni une bizarrerie isolée : nous avons dépouillé les 91 fiches du tableau IV qui publient ces deux cotes, et 71 d’entre elles donnent une ogive plus grosse que le fond de rayure. Le 9 mm Luger lui-même dépasse de 0,01 mm, la .38 Special de 0,10, le .45 Colt de 0,15. C’est la règle du canon court : une ogive légèrement surdimensionnée se refoule dans les rayures au départ du coup et assure l’étanchéité. Les écarts les plus francs, de 0,35 à 0,76 mm, se trouvent sur les cartouches anciennes à balle de plomb, celles du 44 Colt et des versions carabine du .45 Colt et de la .44 Special.
Le fameux .429 pouce des tables de rechargement vaut 10,90 mm, ce qui est exactement la cote Z de la fiche, le fond de rayure. Une ogive de .429 remplit donc les rayures au ras, et la C.I.P. tolère jusqu’à 10,98 mm avant de refuser la cartouche. Le nom, lui, flotte 0,28 mm au-dessus de tout ça.
L’explication est dans la date. Les revolvers des années 1870 tiraient des balles à talon, lubrifiées à l’extérieur : le projectile faisait le diamètre de l’étui et dépassait comme le plomb d’une .22 LR. En 1870, Smith & Wesson rentre la balle dans l’étui pour la .44 Russian, la réduit à .429 et lui creuse des gorges de lubrification. La balle a maigri de 0,28 mm, le nom est resté. La .44 Special de 1907 hérite du nom, de la balle et du canon ; elle n’hérite d’aucun .44.
La règle qui explique tout le tableau IV
Ce décalage n’a rien d’une bizarrerie isolée, et il obéit à une logique qu’on peut vérifier fiche par fiche. Les calibres nommés d’après le fond de rayure tombent juste ; ceux nommés d’après un étui de l’époque des balles à talon se décalent.
Le nom contre la cote, tableau IV de la C.I.P.
Ce que cet outil ne fait pas : il lit des fiches, il ne mesure pas votre arme. Les cotes viennent des fiches TDCC publiques du tableau IV, relevées le 14 septembre 2026. La valeur du nom est une simple conversion en millimètres au taux de 25,4 mm par pouce. Un canon usé, un barillet de fabrication ancienne ou une arme non éprouvée peuvent s’écarter de ces cotes : seule une mesure au banc fait foi.
Le cas le plus parlant est le couple .38 Special et .357 Magnum. Les deux tirent exactement la même ogive de 9,12 mm dans exactement le même canon, âme de 8,79 et fond de rayure de 9,02. Pourtant l’une s’appelle .38, soit 9,652 mm, et l’autre .357, soit 9,068 mm. Un demi-millimètre d’écart de nom pour zéro millimètre d’écart de cote. Le .45 Colt, lui, tombe pile : son nom vaut 11,43 mm, et c’est exactement son fond de rayure.
Deux fiches pour une seule cartouche : le revolver et la carabine
Voici ce qui ne se trouve nulle part en français, et qui saute aux yeux dès qu’on ouvre le tableau IV. La C.I.P. publie deux fiches pour la .44 S&W Special. La première décrit la cartouche et la chambre de revolver. La seconde, intitulée « 44 S&W Special (carb) » et révisée le 10 mai 1995, ne décrit qu’une chambre : la colonne « cartouche maxi » y est entièrement vide.
Ce qui change tient en trois nombres, tous dans la prise de rayures, c’est-à-dire le court passage où la balle quitte l’étui et attaque les rayures.
| Prise de rayures | Chambre de revolver | Chambre de carabine |
|---|---|---|
| Diamètre | 10,99 mm | 11,63 mm |
| Longueur | 13,80 mm | 2,65 mm |
| Angle | 5° | 11°6′ |
Le revolver reçoit la balle dans un couloir déjà au diamètre de l’ogive, long de près de quatorze millimètres et incliné à cinq degrés : il faut ce couloir pour rattraper l’alignement après le saut du barillet au canon. La carabine, elle, ouvre sa chambre au diamètre du collet sur deux millimètres et demi seulement, puis serre à onze degrés. La balle sort de l’étui sans transition et prend les rayures aussitôt.
Le reste est identique : même canon, même âme de 10,59, même fond de rayure de 10,90, mêmes cinq rayures de 3,26 mm. Et la fiche carabine ne publie aucune pression : elle reprend les 1000 bar de la fiche revolver. Une même cartouche, deux géométries d’entrée, un seul plafond.

.44 Special ou .44 Magnum : ce que disent les cotes
La question de la compatibilité au tir est traitée en détail dans notre dossier sur la .44 Magnum, qui explique pourquoi une Special se tire dans une chambre de Magnum, jamais l’inverse, et ce que l’usage mixte fait à l’avant des chambres. Reste ce que les fiches ajoutent.
Elles partagent tout sauf deux choses. Même bourrelet de 13,06 mm, même âme de 10,59, même fond de rayure de 10,90, même pas de rayure à 508,00 mm, soit un tour en vingt pouces. Les différences se comptent sur les doigts d’une main : l’étui, plus long de 3,18 mm sur la Magnum ; le nombre de rayures, cinq larges sur la Special contre six étroites sur la Magnum ; et la pression, du simple au 2,8.
Cette dernière ligne est la seule qui compte pour le tireur. Une .44 Special est une cartouche de 1000 bar, c’est-à-dire exactement le plafond que la C.I.P. accorde à la .44 Russian homologuée depuis 1870. En 1907, Smith & Wesson a rallongé l’étui de la Russian de 4,82 mm sans toucher au plafond de pression. La cartouche n’a jamais été conçue pour monter en pression : c’est la .44 Magnum de 1955 qui a fait ce saut.
Prix de la munition .44 Special en France, et disponibilité
Contrairement à une idée reçue tenace, la .44 Special n’est pas la munition d’entraînement économique de la .44 Magnum, du moins pas en France.
Relevés du 14 septembre 2026 chez des armuriers français : une boîte de 50 Magtech 240 grains à ogive plomb tête plate s’affiche à 37,90 € chez l’un, soit 0,76 € le coup, et à 49,70 € chez un autre, soit 0,99 €. Dans le même rayon du second, une Fiocchi .44 Magnum SJSP 240 grains est à 40,00 € et une Magtech .44 Magnum à 46,70 €. La cartouche la moins puissante est parfois la plus chère, parce que le marché est étroit : deux ou trois références contre une dizaine en Magnum.
La disponibilité, en revanche, est correcte. La .44 Special reste chargée par Magtech, Winchester et quelques autres en ogive plomb de 240 grains, le chargement classique et doux. Les chargements modernes à ogive semi-blindée sont plus rares et se commandent.
Avant d’acheter un revolver spécifiquement en .44 Special, comparez les prix au coup dans votre armurerie. Si l’écart avec la .44 Magnum est faible ou nul, un revolver en Magnum tire les deux et vous laisse le choix.
Recharger la .44 Special : composants et points de vigilance
C’est le terrain naturel de ce calibre, et la raison pour laquelle il survit. À 1000 bar, on travaille dans un domaine confortable, avec des étuis qui durent.
Les douilles. Elles se trouvent neuves sans difficulté et se rechargent longtemps : la pression est basse, l’étui est droit et le bourrelet assure le calage. Surveillez la longueur et l’état de la collerette, seul appui de la cartouche dans la chambre. Un étui de .44 Magnum ne se raccourcit pas en .44 Special : le collet et le cône de raccordement ne sont pas aux mêmes cotes.
Les ogives. Le .429 pouce est la référence pour les blindées et semi-blindées. Le plomb coulé se prend traditionnellement un peu plus gros, en .430 pouce, pour bien obturer, ce qui reste dans la tolérance C.I.P. de 10,98 mm. Les poids usuels vont de la 200 grains semi-wadcutter à la 246 grains ronde classique. Une ogive prévue pour un canon de .45 Colt, en 11,58 mm, n’entre évidemment pas dans ce canon.
Les poudres. Ce sont les poudres rapides de pistolet et de revolver, celles qu’on retrouve sur la .45 ACP et la .38 Special. Aucune charge ne figure dans cet article, et surtout aucune ne se transpose depuis une table de .44 Magnum : l’étui est plus court, la capacité est différente et le plafond est presque trois fois plus bas. Les charges se lisent dans la table en vigueur du fabricant de poudre, pour l’ogive et la douille exactes, en partant de la charge de départ.
Le sertissage. Il est non négociable si vous tirez en carabine à levier : sous le recul, une balle mal retenue bouge dans son étui, la longueur totale change et l’alimentation du magasin tubulaire se dérègle. En revolver, il empêche les balles des chambres voisines de s’avancer sous l’effet du recul.
Pour la méthode, voir notre dossier sur la composition d’une cartouche, notre article sur la balistique du rechargement et la lecture d’une table de rechargement.
En France : catégorie B en revolver, catégorie C en carabine
Un revolver chambré en .44 Special est une arme de poing : il relève de la catégorie B, soumise à autorisation, avec licence de tir en cours de validité, avis médical et les conditions habituelles. Le calibre n’y change rien, c’est le type d’arme qui décide.
La même cartouche dans une carabine à levier à répétition manuelle relève de la catégorie C, sur déclaration, dès lors que l’arme ne dépasse pas onze coups sans réapprovisionnement. C’est le sens de la seconde fiche C.I.P. : la .44 Special est aussi une cartouche d’arme d’épaule, et elle n’est pas classée de la même façon selon ce dans quoi on la tire.
À lire aussi : la .44 Magnum et sa compatibilité avec la Special, la .500 S&W Magnum, et la balistique du rechargement.
Questions fréquentes
Quel est le calibre réel de la .44 Special ?
La C.I.P. publie une âme de 10,59 mm, un fond de rayure de 10,90 mm et une ogive maximale de 10,98 mm. Le .44 annoncé vaudrait 11,176 mm : aucune cote de la fiche n’y correspond. Le .429 pouce des tables de rechargement est exactement le fond de rayure.
Quelle différence entre .44 Special et .44 Magnum ?
Elles partagent le canon, l’ogive et le bourrelet. Trois choses les séparent : l’étui, plus long de 3,18 mm sur la Magnum, le nombre de rayures, cinq contre six, et surtout la pression, 1000 bar contre 2800. Curiosité : la Special est plus longue hors tout, 41,02 mm contre 40,89.
Peut-on tirer de la .44 Special dans un revolver .44 Magnum ?
Oui, et c’est l’usage le plus courant de cette cartouche. L’étui plus court entre sans difficulté. Le détail de cette compatibilité, et le point de vigilance sur l’encrassement de l’avant des chambres, sont traités dans notre dossier sur la .44 Magnum.
Combien coûte une boîte de .44 Special ?
Relevés du 14 septembre 2026 chez des armuriers français : de 37,90 € à 49,70 € la boîte de 50 en Magtech 240 grains plomb, soit 0,76 à 0,99 € le coup. C’est souvent le prix d’une .44 Magnum, parfois davantage, le marché étant plus étroit.
Pourquoi la C.I.P. publie-t-elle deux fiches pour la .44 Special ?
Parce que la chambre d’une carabine et celle d’un revolver ne sont pas dimensionnées pareil. La fiche carabine, révisée le 10 mai 1995, ne décrit qu’une chambre : prise de rayures à 11,63 mm sur 2,65 mm à 11°6′, contre 10,99 mm sur 13,80 mm à 5° en revolver. Le canon et la pression sont identiques.
Quelle est la pression maximale de la .44 Special ?
1000 bar, avec une pression d’épreuve de 1150 bar et une pression exceptionnelle de 1300 bar. C’est le plafond exact de la .44 Russian de 1870 dont elle descend, et 2,8 fois moins qu’une .44 Magnum.
Quand la .44 Special a-t-elle été créée ?
En 1907 chez Smith & Wesson, pour le revolver New Century sorti en 1908. Elle reprend la .44 Russian de 1870 en allongeant son étui de 4,82 mm, sans modifier la pression admise.
La .44 Special est-elle en catégorie B ou C en France ?
Cela dépend de l’arme, pas du calibre. Un revolver est une arme de poing, donc catégorie B sur autorisation. Une carabine à levier à répétition manuelle de onze coups au plus relève de la catégorie C, sur déclaration.
